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Article approfondi n°1 - Pourquoi ai-je parfois l’impression de comprendre mon chien avant même d’avoir réfléchi ?

Un regard, un aboiement, une situation familière et soudain, l’impression de savoir ce que notre chien attend de nous. Que pouvons-nous réellement comprendre de ces instants ?

L'Echo des Animascottes
5 min ⋅ 21/09/2026

Dans ma newsletter n°1, Le fauteuil de Rudy, je vous ai raconté une scène vécue avec mon chien Rudy et ma chienne Loly, installée dans son fauteuil.

Une autre place était disponible, juste à côté. Pourtant, c’est devant ce fauteuil que Rudy s’est arrêté. Son aboiement particulier, ses regards dirigés alternativement vers Loly et vers moi, ainsi que le contexte m’ont conduite à penser qu’il voulait que j’intervienne.

Sur le moment, mon interprétation m’a paru presque évidente.

Mais pourquoi cette impression surgit-elle parfois si rapidement ? Et que vaut-elle vraiment ?

Ce que j’ai vu et ce que j’en ai déduit

Je peux décrire la première situation : Loly occupait le fauteuil que Rudy utilise habituellement. Rudy se trouvait à proximité. Il a aboyé et son attention semblait se porter alternativement vers elle et vers moi.

Je peux aussi raconter ma réaction : j’ai compris son comportement comme une demande liée au fauteuil.

Entre les deux se trouve pourtant une étape facile à oublier.

« Rudy voulait que je l’aide à récupérer sa place » est une interprétation, même si elle s’appuie sur des détails, des habitudes et des comportements que je connais bien.

Peut-être était-ce exactement ce qu’il cherchait à obtenir. Peut-être réagissait-il plus largement à la présence de Loly à cet endroit. La scène de la vidéo de la newsletter n°1 ne permet pas de départager toutes les possibilités, encore moins de connaître les mots que nous serions tentés de mettre dans sa tête.

Cela ne rend pas mon impression sans valeur. Cela m’invite plutôt à regarder de quoi elle était faite.

J’ai retrouvé une autre vidéo que je vous présente ici et qui me ramène à cette question. Cette fois, il ne s’agit plus du fauteuil.

Un passage occupé entre Rudy et moi

Je suis installée sur le canapé, face au passage, mais à l’opposé de Rudy. Celui-ci se tient à l’autre extrémité. Entre nous, mon autre chienne appelée Lilou est couchée et occupe presque toute la largeur du passage.

Au début de la vidéo, Rudy aboie deux fois doucement. Il regarde dans la direction du passage, puis vers moi. Il émet ensuite un aboiement plus fort, en orientant de nouveau son attention vers le passage et dans ma direction.

À ce moment-là, Lilou se décale vers la droite, sans se lever, libérant ainsi une partie du passage.

Rudy ne s’y engage pas immédiatement. Il s’arrête quelques secondes pour se gratter le côté du cou. Puis il emprunte calmement l’espace laissé libre, vient me rejoindre sur le canapé et finit par s’y allonger.

Toute la scène se déroule dans le calme, sans agressivité apparente.

Rudy se trouve à l’autre extrémité du passage occupé par Lilou. Après plusieurs aboiements et regards dans ma direction, Lilou se décale. Rudy emprunte ensuite le passage et vient me rejoindre sur le canapé.

En vivant ce moment, j’ai eu l’impression que Rudy cherchait à me faire comprendre qu’il souhaitait me rejoindre et que Lilou occupait le passage.

La vidéo permet d’observer une succession précise : les trois aboiements de Rudy, l’orientation de son regard, le déplacement de Lilou, la pause pendant laquelle Rudy se gratte, puis son passage et son installation près de moi.

Elle ne permet cependant pas d’affirmer ce que Rudy voulait exactement communiquer, ni pourquoi Lilou s’est décalée à cet instant. Elle ne nous dit pas davantage ce que chacun avait compris de la situation.

C’est précisément cette différence entre ce que je peux observer, ce que j’en déduis et ce qui demeure inaccessible qui m’intéresse.

Une évidence construite au fil des jours

Je ne découvrais ni Rudy, ni Loly, ni ce fauteuil le jour de la première scène. Dans la vidéo du canapé, Rudy, Lilou et moi avions également déjà toute une histoire commune.

Je connais certains aboiements de Rudy. Je connais ses habitudes, les situations dans lesquelles il me sollicite et les réactions qui suivent. Lui aussi a eu le temps d’apprendre quelque chose de mes réponses : les moments où je le regarde, ceux où je me lève et ceux où une sollicitation obtient un résultat.

Dans une scène familière, je n’ai probablement pas besoin de reprendre consciemment chaque détail depuis le début. Un son, un regard, une posture et le contexte peuvent suffire à faire surgir très rapidement une hypothèse.

Il nous arrive certainement d’interpréter correctement un animal que nous connaissons bien. Il peut aussi nous arriver de nous tromper avec beaucoup d’assurance.

La familiarité rend certains indices plus faciles à repérer. Elle ne nous donne pas un accès direct à ce que l’animal pense ou ressent.

Ce que les études sur les chiens permettent d’éclairer

Les recherches consacrées à la communication entre les chiens et les humains montrent que certains chiens peuvent utiliser des gestes humains et adapter leur comportement à la situation.

Dans une étude publiée en 2024 dans Animal Cognition, 70 chiens de compagnie ont participé à deux expériences portant notamment sur l’utilisation de gestes humains pour effectuer un choix. Les chercheurs ont également étudié une situation nouvelle : choisir de quel côté contourner un obstacle.

Les chiens ont montré une certaine souplesse dans l’utilisation de ces indications. Selon les auteurs, leurs résultats sont compatibles avec une compréhension des intentions communicatives humaines.

Cette interprétation concerne toutefois les tâches précises qui ont été étudiées. Elle ne démontre pas que les chiens comprennent tous nos gestes, ni qu’ils saisissent nos intentions de la même manière que nous pourrions le faire entre humains.

Une autre étude publiée en 2024 dans PLOS ONE, a observé comment des chiens ajustaient leurs déplacements lorsque leur humain marchait ou s’arrêtait.

Dans ce protocole, les chiens vivant quotidiennement avec des humains modifiaient leur activité en fonction de celle de leur propriétaire. Les chercheurs parlent de synchronisation comportementale : il s’agit ici de comportements et de mouvements observables. Cette synchronisation ne suffit pas, à elle seule, à établir ce que les deux partenaires comprennent ou ressentent.

Une revue scientifique publiée la même année s’est également intéressée aux mécanismes qui pourraient participer à la synchronisation entre les chiens et les humains, notamment à l’hypothèse d’une résonance motrice entre les espèces. Il s’agit cependant d’une synthèse théorique : elle ouvre des pistes de recherche, mais ne démontre pas qu’un mécanisme cérébral particulier intervient dans une scène quotidienne comme celle vécue avec Rudy et Lilou.

Ces travaux permettent d’étudier des comportements précis dans des situations organisées par les chercheurs. Les scènes du fauteuil et du canapé s’inscrivent, quant à elles, dans un quotidien, des habitudes et une histoire commune que ces protocoles ne reproduisent pas entièrement.

Aucune de ces études n’a observé Rudy chez nous. Elles peuvent éclairer certaines dimensions de nos interactions, mais elles n’expliquent pas, à elles seules, ce qui s’est passé ce jour-là.

Et cette impression de « savoir » ?

Dans la première version de ma newsletter n°1 sur le fauteuil de Rudy, j’avais évoqué la neuroception comme une manière possible d’éclairer cette impression de compréhension rapide. J’ai depuis précisé ce passage dans la newsletter.

La neuroception est une notion proposée par Stephen W. Porges dans le cadre de la théorie polyvagale. Elle désigne, dans ce modèle, une évaluation automatique par le système nerveux de certains indices de sécurité ou de danger, sans que nous en ayons nécessairement conscience.

La théorie polyvagale fait toutefois l’objet de critiques scientifiques importantes portant notamment sur ses fondements physiologiques. Je ne peux donc pas présenter la neuroception comme le mécanisme démontré de ma réaction face à Rudy.

Une explication plus sobre me paraît préférable.

Dans la scène du fauteuil, j’ai pu rapprocher rapidement plusieurs indices : l’endroit occupé par Loly, les regards de Rudy, son aboiement particulier, ses habitudes et ce que notre histoire commune m’avait appris.

Dans la scène du canapé, d’autres indices étaient présents : la position de Lilou, les aboiements de Rudy, ses regards dirigés vers le passage et vers moi, puis les comportements qui ont suivi.

Je n’ai pas mesuré le processus qui m’a permis d’interpréter ces scènes. Je peux seulement raconter l’impression qu’il m’a laissée, puis examiner avec prudence les hypothèses susceptibles de l’éclairer.

Je peux donc prendre cette impression au sérieux sans la transformer en preuve de ce que Rudy pensait.

Ce que nous construisons ensemble

Ces scènes ne parlent pas uniquement de ma capacité à observer Rudy.

Devant le fauteuil, Loly occupait une place qu’il utilise habituellement. Rudy a réagi. J’ai observé son comportement et j’y ai répondu.

Dans la vidéo du canapé, Rudy regarde le passage et se tourne vers moi en aboyant. Lilou se décale ensuite, un espace se libère et Rudy finit par l’emprunter pour venir me rejoindre.

Cette succession rend la scène particulièrement intéressante lorsqu’on s’interroge sur la réciprocité.

Le comportement de l’un modifie la situation dans laquelle les autres se trouvent, puis chacun peut ajuster son propre comportement. Cela ne signifie pas que Rudy, Lilou et moi avons compris ou ressenti la même chose. Cela ne permet pas non plus d’affirmer avec certitude pourquoi Lilou s’est déplacée.

Mais nous pouvons observer que nos actions respectives se sont inscrites dans une même séquence et qu’elles ont contribué à en modifier le déroulement.

Au fil du temps, je remarque certains signaux de Rudy. Lui aussi peut apprendre quelque chose de mes réponses : les moments où je le regarde, ceux où je me lève et ceux où une sollicitation obtient un résultat.

Nos habitudes et nos manières d’interagir peuvent ainsi évoluer par petites touches.

C’est en ce sens que la réciprocité m’intéresse : chacun agit dans une situation à laquelle les autres peuvent répondre. La réciprocité ne signifie pas nécessairement la symétrie. Elle ne suppose pas que l’humain et l’animal donnent la même signification à ce qu’ils vivent.

Lorsque ces interactions se répètent au fil des années, elles peuvent également nous transformer. Elles changent parfois ma manière d’observer Rudy et de lui répondre. De leur côté, mes réactions, mes choix et mes habitudes font partie de son expérience quotidienne et peuvent influencer la suite de ses comportements.

Je ne peux pas mesurer ces transformations à partir de deux vidéos. Je peux toutefois les reconnaître comme une question centrale à explorer dans notre vie commune :

comment apprenons-nous, humains et animaux de compagnie, à nous observer, à nous répondre et à nous ajuster les uns aux autres ?

Une petite expérience d’observation

La prochaine fois que votre chien vous semblera demander quelque chose, essayez de conserver ces deux questions à l’esprit pendant quelques secondes :

  • Qu’ai-je observé exactement ? Un regard, un déplacement, un son, une attente, une posture ou une succession de comportements ?

  • Qu’est-ce que j’en ai déduit ? Quels éléments du contexte, quelles habitudes ou quelles expériences passées ont orienté cette interprétation ?

Vous n’avez pas besoin de transformer votre quotidien en laboratoire. L’idée est simplement de laisser un peu de place entre le comportement de votre animal et l’histoire que vous en racontez.

Devant son fauteuil, Rudy m’a donné une forte impression de compréhension immédiate.

La vidéo du canapé me rappelle que cette impression peut revenir dans une situation différente, et que l’observation attentive de toute la séquence, y compris une pause aussi ordinaire qu’un chien qui se gratte, peut nous aider à ne pas reconstruire la scène trop rapidement.

La question qui me reste n’est donc plus seulement :

« Ai-je deviné ce que Rudy voulait ? »

Elle devient aussi :

« Comment avons-nous appris, lui et moi, à prêter attention l’un à l’autre ? »

Et peut-être encore :

« Comment les comportements de Rudy, de Lilou et les miens ont-ils participé ensemble au déroulement de cet instant ? »

Et vous, avez-vous déjà eu l’impression de comprendre votre chien avant même d’avoir réfléchi ?

Qu’aviez-vous réellement observé dans cet instant ? Et qu’en aviez-vous déduit ?

Animascottement VÔTRE,

Patricia Perrin-Jacquet

Auteure et exploratrice du lien humain-animal de compagnie

“Au cœur du lien humain-animal de compagnie”

Contact : animascottes@gmail.com

Pour aller à la source

L'Echo des Animascottes

Par Patricia PERRIN-JACQUET

À propos de l’auteure de L’Écho des Animascottes …

Je m’appelle Patricia Perrin-Jacquet, alias Patoune.

Tout a commencé à la fin de l’année 2003, lorsque notre famille s’est installée à La Réunion. Au fil de dix-sept années, une trentaine de chiens et de chats abandonnés, errants ou en grande difficulté sont entrés dans notre vie. Nous les avons accueillis pour la vie. Ils sont devenus les Animascottes.

Cette communauté animale a profondément transformé mon regard et m’a conduite à une question qui guide aujourd’hui mon travail :

Comment mieux comprendre ce qui se construit entre un animal de compagnie et l’humain avec lequel il partage son existence ?

Depuis plus de vingt ans, j’observe, j’apprends et je m’intéresse aux recherches consacrées à la cognition et à la vie émotionnelle des chiens et des chats, tout en restant attentive à ce que notre quotidien partagé peut nous révéler.

Je suis aujourd’hui auteure et exploratrice du lien humain-animal de compagnie.

À travers mes écrits et mes différentes créations, je fais dialoguer le vécu auprès des Animascottes, les sciences cognitives et affectives et le sensible, sans confondre ce qui est scientifiquement établi avec ce qui relève de l’expérience personnelle ou du questionnement.

La réciprocité se trouve au cœur de cette exploration : comment nos animaux nous transforment-ils et comment transformons-nous, à notre tour, leur existence ?

À partir du lien avec eux s’ouvrent aussi des questions plus universelles : l’attachement, les émotions, le vieillissement, la perte, le deuil et les grands passages de la vie.

C’est cet univers que je vous invite à découvrir au fil de L’Écho des Animascottes.

Animascottement VÔTRE,
Patricia Perrin-Jacquet
Auteure et exploratrice du lien humain-animal de compagnie
Au cœur du lien humain-animal de compagnie”

Contact : animascottes@gmail.com

Avec mon chien Rudy, ambassadeur “Animascottes”, en pleine séance de validation affectueuse.